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03.03.2020

Moi si j’étais un homme.

La chronique de Lisa Druart

 

Moi si j’étais un homme
Je serais capitaine d’un bateau vert et blanc
D’une élégance rare, et plus fort que l’ébène
Pour les trop mauvais temps

En 1981, c’est par ces quelques mots – qui serviront aussi de titre – que Diane Tell s’adresse à son compagnon.

Elle lui chante ensuite avec tendresse la liste des mille douceurs qu’elle voudrait partager avec lui, lui livre ses envies de le choyer, de le protéger et de lui offrir ce qu’il mérite à ses yeux. Initialement, la chanson avait été écrite pour dénoncer les mœurs de l’époque obligeant les femmes à un rôle passif et attentiste en face des hommes, dont le rôle était encore de protéger (la femme) et servir (la nation). Écrite à l’origine comme une critique de la société, le titre avait été critiqué à l’époque par les féministes elles-mêmes. Celles-ci reprochaient à Diane Tell de plaider pour un retour de la femme-objet.
Il faut dire que les désirs de Diane sont des désirs simples. Faire l’amour, offrir bijoux, parfum et des fleurs, partir en voyage, échanger des mots tendres, des appels quotidiens, elle nous dresse une carte du tendre de ses aspirations relationnelles amoureuses. A bien y regarder, Diane souhaite offrir à son compagnon ce qu’elle aimerait recevoir. Il n’y a rien là que de très banal… Se sentir choyé, savoir que l’autre nous désire, le savoir nous choisir un cadeau personnalisé avec soin, partager des moments hors du temps sont des élans communs lorsqu’on est amoureux. Mais qu’en 1981, une femme chante vouloir les offrir à un homme, voilà où se trouvait la véritable modernité.

8 mars

« Si j’étais un homme » est le témoin d’un monde féminin en marche, avec un bruit grandissant et un pas galopant. Les mouvements sociaux profonds actuels, dont la Femme est le centre, le sujet et l’objet, en sont la temporaire apogée. La journée internationale des femmes, selon l’appellation officielle consacrée par l’ONU, existe depuis 1909 sous une forme ou sous une autre. Elle a été officialisée en 1975 par les Nations Unies, avant d’être reprise, sous d’autres appellations par différents pays. Ainsi, afin de remettre l’église au milieu du village et de recentrer le débats, certaines féministes ont milité pour une appellation comprenant le mot « droit des femmes ». Il faut dire que passer des revendications pour le droit au chômage, le droit à l’avortement et le droit à une indépendance financière à « une culotte offerte pour un aspirateur acheté » avait de quoi irriter. La
récupération commerciale de revendications essentielles reste une menace pour les évolutions sociétales de toute sorte. J’en veux pour preuve le greenwashing frappant mystérieusement nos produits, le « blackfacing » fleurissant sur Instagram et autres mots en –ing désignant la tendance actuelle à récupérer n’importe quelle tendance du moment. Les femmes et leurs revendications n’y échappent pas, et ont reçu leur mot : le pink-washing.

Les femmes…

Mais le 8 mars approchant, journée internationale de la femme/des droits des femmes, j’ai envie de vous inviter à revenir vers Diane et ses doux murmures amoureux. Que nous dit Diane de si actuel et si personnel ? Qu’il faut dire et, dans la mesure du possible, vivre ses désirs intimes. Diane veut aimer son partenaire, elle veut le lui prouver. Et sa chanson déplore qu’en tant que femme, elle ne puisse le faire. Elle se sent empêchée d’exprimer son amour « comme un homme », c’est-à-dire de façon active, expressive, cantonnée qu’elle se sent à un rôle d’attente. Alors que faire pour vous, en tant que femme, ce 8 mars, si vous ne voulez pas manifester ou débattre ? Portez vos désirs. Osez les exprimer, pour vous d’abord et pour le.a principal.e intéressé.e ensuite. Dites ce que vous voulez… Et allez le chercher. Ne vous réduisez pas à attendre la bague, le mot, le cadeau. Ne vous réduisez pas à être ce qu’on attend de vous, sagement. Aimez follement, sortez des clous, criez. Assumez votre sexualité, vos fantasmes.

Et les hommes ?

Entre le bouquet de fleurs presque obligatoire mais peu investi (mais c’est gentil, merci quand- même) et les haussements d’épaules agacés par les vieilles rengaines, la place des hommes un 8 mars est difficile à prendre. Volontiers désignés comme bourreaux, et ce peu importe leurs véritables états de service, être un homme en 2020 recèle son lot d’embûches… surtout pour celui qui souhaite être le meilleur des partenaires possible pour la femme qu’il aime. Etre protecteur ou pas, participer aux échanges, aborder une femme, prendre sa place dans son foyer, autant de repères à (dé/re)construire dans un monde sens dessus dessous. Quand on ne sait plus que faire pour bien faire, la tentation de l’immobilisme est grande, celle du repli aussi. Puisque rien ne semble bon, on peut être tenté d’envoyer paitre cette horde de bonnes femmes que rien ne semble satisfaire.
Fort heureusement, les initiatives personnelles et collectives, portées par les hommes et tournées vers la promulgation des causes féminines sont en constante croissance. La participation masculine au débat, bien au-delà du mansplaining décrié à juste titre, se fait de façon de plus en plus positive.
Ainsi, je glane ça et là des attitudes, des changements, des tâtonnements qui montrent que les hommes aussi réalisent ce qu’ils ont à gagner dans cette lutte dite féministe.
Les chiffres montrent que les hommes sont en effet les premières victimes d’un système sociétal dans lequel les femmes ne sont pas leurs égales. Dès l’école, les hommes sont plus nombreux à être les laissés pour compte d’un système basé sur la concurrence. Plus sujets au décrochage scolaire, aux comportements violents (avec le risque de se prendre un mauvais coups qui en découle), au suicide ou à la prison, les hommes payent un lourd tribut à la toute-puissance viriliste. Priés de se battre, d’écraser leurs émotions, de passer leur temps à jouer à qui pisse le plus loin et qui a la plus grosse, exclus de fait de moments privilégiés avec leurs bébés à peine nés, oublier que les hommes aussi ont une facture à payer m’apparait être une erreur grossière mais malheureusement courante.

Le 9 mars, inventer

Si l’époque actuelle est une apogée, celle-ci est temporaire. La lame de fond est en marche et il serait illusoire de penser que les changements arrivent à leur terme. Il semble évident aussi que personne ne sait très bien comment cette histoire va se finir – si tant est que la notion de finitude ait un sens quand on parle de l’histoire de l’humanité.
Alors que faire dans cette immense soupe de genres, rôles, attentes et construction, entre un passé qui montre des signes de fatigue et un futur dont personne ne sait rien ? Ma réponse personnelle tient en 2 mots : inventer et construire. Ensemble. Je suis et reste fermement persuadée qu’hommes et femmes sont avant tout des humains et des citoyens, aux compétences diverses et
complémentaires. Je suis une fervente partisane des co-constructions et des initiatives inédites, issues des rencontres improbables et des groupes les plus bigarrés. Inventer à deux, ou à trois ou plus. Construire des dialogues nouveaux, échanger les positions, ouvrir des portes là où il n’y en avait pas.
Dans l’isolement, le silence et le repli, il ne me semble pas y avoir la nourriture nécessaire à l’avènement d’une nouvelle façon d’être ensemble. Ce n’est que dans l’ouverture à l’autre, dans l’échange des matières, parfois par frottements rugueux, que l’inédit peut naitre.

Moi, si j’étais un homme…

Je serais une femme comme tout le monde.

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