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02.02.2020

Besoin de rien, envie de toi.

La chronique de Lisa Druart

Se brosser les dents en chanson

Ce matin, en écoutant ma radio favorite, j’opinais vigoureusement et en cadence du bonnet sur « Besoin de rien, envie de toi », ce chef d’œuvre de la variétoche française. Bien sûr, je pourrais m’extasier sur le rythme endiablé, les paroles succulentes, qui signent un genre dont je suis nostalgique (même si je ne m’illusionne pas sur la qualité musicale de la chose). Mais ce n’est pas pour vanter la finesse de la rime que j’ai choisi de parler de cet opus majeur.

Non, ce qui m’a attirée dans cette chanson, c’est ce que les paroles disent de la relation de couple.
Au milieu des vaches, un couple s’enlace, s’embrasse et est si bien… Et ils n’ont besoin de rien mais
envie l’un de l’autre.
Et c’est là que se situe, à mon sens, une des notions les plus fondamentales du couple adulte : la
différence entre le besoin et l’envie.

Le besoin

L’amour est une nécessité humaine. Des études, anciennes, cruelles et aujourd’hui difficilement
acceptables, ont démontré qu’un humain ne pouvait survivre dans son enfance s’il était privé de
l’amour d’un adulte. La preuve est donc faite depuis longtemps qu’au-delà de la satisfaction de ses
besoins biologiques, l’humain a besoin d’une forme d’amour pour se développer et survivre.
Sur base de ce véritable besoin dans l’enfance et des besoins sociétaux de stabilité, le mythe de
l’amour romantique essentiel à l’existence s’est construit, depuis le 18 ème siècle(*). Est ainsi née l’idée
très répandue qu’on ne peut vivre sans amour conjugal/romantique, et l’expression « j’ai besoin de
toi » est devenue un poncif que bien des gens énoncent ou rêvent d’entendre. Le véritable amour
serait donc ce besoin que l’on a de l’autre, comme les plantes ont besoin d’eau, sous peine de vivre
une existence morne, sèche et sans intérêt – voire de mourir.
Un rapide regard sur l’humanité permet néanmoins de se rendre compte de deux choses. D’abord, il
existe quantité d’amours différentes. Entre l’amitié, l’amour, l’amitié amoureuse, la camaraderie, la
sympathie, etc l’humain décline en une palette assez large les styles d’attachement dont il est
capable. Mieux, il invente des styles relationnels, au gré de l’histoire. Ainsi, sont nés l’amour courtois,
l’amour platonique, le polyamour, l’amour libre, etc.
Ensuite, et contrairement à ce que la vision romantique de l’amour veut nous faire croire, le besoin
d’amour sous peine de mort (psychique et physique) est limité à l’enfance. Théoriquement et quoi
que certains en disent, un adulte normalement constitué peut très bien se passer d’amour, pour peu
qu’il trouve le moyen de sublimer son besoin. Ainsi, amitié, camaraderie, famille mais aussi la
communauté voire la foi peuvent fournir à l’humain adulte le lot d’amour qui lui est nécessaire pour
survivre et s’épanouir.
Et puis… Être responsable de la vie de l’Autre aimé, carrément! Au delà de l’illusion totale que cela
représente, c’est un poids écrasant que d’être à l’origine de la vie ou de la mort de quelqu’un
d’autre. A bien y regarder, ça ressemble à s’y méprendre à une mission impossible…

L’ARPT est un mythe

J’ai conscience de piétiner un peu violemment le mythe romantique d’une vie impossible sans la
présence aimante de l’Autre, cet astre sans lequel l’existence n’a tellement pas de sens qu’elle ne
vaudrait pas la peine d’être vécue. Mais précisément… c’est un mythe. Une illusion. Et pernicieuse,
avec ça. Au nom de l’Amour Romantique Pour Toujours (ARPT, pour les intimes), les couples se
déchirent, les partenaires renoncent à des pans entiers de leur existence et de leur personnalité,
s’investissent dans des projets dont ils n’ont pas réellement envie ni les moyens d’assurer la
pérennité et remplissent les cabinets des thérapeutes de couple. Parce que l’ARPT, soyons très
honnête… Ca n’existe pas. Je ne dis pas qu’il est impossible de s’aimer toute une vie. Je dis que ce
n’est ni rose et violette, ni une évidence, ni un droit, ni un donné. C’est une construction, qui
demande des compétences, que l’on maîtrise plus ou moins bien au sortir de l’adolescence. Et même
quand on les maîtrise et qu’on les travaille, ce n’est pas une garantie d’ARPT. Une garantie d’ARPT
n’existe pas, tout simplement. On peut éventuellement le favoriser et tenter de le construire… mais
rien ne vous assure de l’avoir.

L’envie

Alors que pouvez-vous avoir? Et bien… En matière de relations humaines, la tentation d’avoir est une
pente savonneuse. D’avoir une relation à avoir (donc posséder) une personne, le pas est mince et
aisément franchi; une confusion aussi rapidement effectuée que le discours romantique sur le besoin
nous y invite très régulièrement. Les magazines ne manquent pas une occasion de nous rappeler
qu’avoir un partenaire est une norme à respecter, qu’il est bon d’avoir une relation, avoir un mari,
avoir une maison, avoir une voiture, avoir des enfants, avoir, avoir, avoir…
Vous allez me dire qu’après avoir piétiné l’ARPT, je piétine aussi les conventions sociales et les
aspirations conjugales légitimes d’une bonne partie de la population… Et je vous répondrais que vous
avez tort. Je remets en question ce qui me semble être précisément un obstacle à ces aspirations
légitimes de compagnonnage. Avoir tue le moteur essentiel de la relation : l’envie. Une fois que j’ai,
je n’ai plus envie d’avoir.
Or c’est le désir qui tient les couples véritablement ensemble. Le désir d’être ensemble, le désir de
rentrer le soir, le désir de se revoir le lendemain ou dans la semaine, le désir de faire des projets, le
désir de faire l’amour parfois aussi. Sans le désir, sans l’envie, rien ne peut se créer et donc perdurer.
Et c’est bien ça que Stone et Charden nous rappellent dans leur bleuette des années ‘70. Il ne faut
pas avoir besoin de l’autre, il faut en avoir envie. En d’autres termes, les couples les plus équilibrés
ne sont pas basés sur les besoins et les manques, mais sur les envies et les possibles. L’amour et ses
différentes facettes, ses évolutions au fil du temps, élisent domicile où vit le désir.

Cultiver son jardin

C’est ainsi qu’on comprend pourquoi il est d’une importance capitale de prendre soin de son désir et
du désir de l’autre. En prendre soin, cela ne signifie pas lui laisser les rênes et devenir son esclave.
Cela veut dire lui donner un espace dans lequel il peut naître, vivre, s’épanouir, mais aussi se
modifier, et s’exprimer sans jugement. Comme une plante, si le désir est étouffé, il meurt. Et comme
dit plus haut, là où le désir n’est plus, l’amour ne tarde pas à prendre la poudre d’escampette, pour
être remplacé par ses doublures de bas-étage : l’habitude, la lassitude et très bientôt l’ennui.

Il s’agit donc de ne pas lâcher la proie pour l’ombre en laissant mourir le désir d’être en couple au
profit d’une vie trépidante, d’un poste mieux payé ou de vacances plus luxueuses.
Il s’agit, au contraire, de faire la part belle aux échanges, aux projets, et aux idées que l’on peut avoir
ou entendre de l’autre. Il s’agit de cultiver le désir, comme on s’occuper de son potager ou de ses
plantes : on va régulièrement les visiter, on nettoie, on arrose, on découvre, on donne leur chance et
le temps aux nouvelles pousses.
Voltaire nous le disait déjà : il faut cultiver notre jardin.

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