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30.12.2019

Néanderthal, c’était hier.

La chronique de Lisa Druart

 

Herbert, ce héros de 1987.

Je suis amatrice de chanson française. Certains diront « mauvaise chanson française » et je ne saurais trop les contredire… Mais voilà, je suis née à l’époque de gloire d’Herbert Léonard. Comme tous les adultes élevés en France ou en Belgique entre 1970 et 1995, Herbert (appelons le par son petit nom) a rythmé certains de mes samedis soirs, en passant en prime time sur TF1 pour entonner ses tubes.

En 1987, il sort l’album au nom évocateur de « Laissez-nous rêver » qui comprend des hymnes populaires tels que « Quand tu m’aimes » ou « Tu ne pourras jamais m’oublier ».

Justement… Avez-vous sérieusement écouté les paroles de « Tu ne pourras plus jamais m’oublier »? Ou de « Quand tu m’aimes »?

Je vous en donne un aperçu : « Je t’aimerai te caresserai encore. Je marquerai à tout jamais ton corps. Je te ferai si bien l’amour que tu en frissonneras encore au petit jour. Tu ne pourras plus jamais m’oublier. Je t’apprendrai d’abord l’essentiel. J’ajouterai ensuite le superflu. Et quand je t’aurai tout appris, je t’apprendrai l’amour et l’infidélité. Tu ne pourras plus jamais m’oublier (…) Je violerai tous tes mystères, laisserai mon empreinte pour toujours dans ta chair. Tu ne pourras plus jamais m’oublier ». Edifiant, non? Que dire alors de « Je souscris à tous les plaisirs sublimes, quand soudain tu trouves la caresse ultime, qui arrache en moi un cri de victoire, quand tu m’aimes ».

Vous voyez où je veux en venir? Herbert Léonard, à l’époque, était un des sex-symbol français. Il était beau, il passait à 20h30 dans les émissions de variétés sur les grandes chaînes françaises, et il parlait de sexe. Il s’adressait à nos mères, nos pères, qui avaient sensiblement le même âge que lui… et puis un peu à nous, qui avions le droit de regarder la télé mais pas celui de tenir la télécommande.

A qui s’adressait Herbert? Aux femmes et aux hommes de son époque. Et que leur disait Herbert? Que le sexe, c’était ça : faire à l’autre, éduquer, gagner, corrompre, et ce toujours dans un sens : de l’homme vers la femme. Et personne ne voyait rien à y redire, à l’époque. Certains en frissonnaient de désir, d’autres écoutaient d’une oreille distraite, mais tous l’ont entendu.

Herbert n’était pas seul, il était le fruit de son époque et il parle surtout d’une certaine façon d’envisager les relations hommes-femmes et les relations sexuelles. L’écouter nous rappelle qu’il était sexy, en 1987, d’envisager le sexe comme une chose qu’on faisait à l’autre. L’orgasme était une victoire à conquérir. L’homme pouvait éduquer sa compagne aux plaisirs “parallèles”. Il était d’ailleurs tout aussi sexy de fumer au restaurant, de conduire sans ceinture ou de boire du vin tous les midis à la cantoche.

Une éducation intangible

Si, comme moi, vous avez autour de la quarantaine, Herbert a fait partie de votre paysage éducationnel. Il fait donc partie de vos acquis, de nos acquis. Lui, et toute cette époque, ont façonné ou décrit un univers dans lequel nous avons fait nos armes relationnelles et sexuelles. Bien sûr, tout ceci était inconscient et ténu, c’était une ambiance… mais personne ne peut échapper à la société dans laquelle il grandit.

J’imagine que peu d’entre vous ont eu de réelles discussions autour de la séduction ou de la sexualité avec leurs parents. Comment approcher un homme ou une femme, comment faire savoir à un camarade de classe ou de promo qu’il nous plaisait, comment faire l’amour étaient autant de sujets qui se discutaient peu en famille. Cette éducation-là se faisait bien plus souvent seul ou entre pairs. Au début des années 90, on restait seul avec ses questions ou on osait, timidement, en parler à un ami proche… mais d’où venaient les rares informations que l’on pouvait alors s’échanger ? D’observations diverses, de conversations intimes entendues auparavant (et qu’on avait juré de ne pas répéter), de films, de grands-frères ou grandes-sœurs épiés à leur insu ou interrogés quand tout allait bien. Mais la source profonde de toutes ces réponses se situe au cœur de la société dans ce qu’elle a de plus immatériel. C’est dans la société, dans son patrimoine intangible, que l’on trouve les ressources des échanges entre les individus.

Grand écart 

Ce qui me frappe, c’est le chemin parcouru : entre « Quand tu m’aimes »  et aujourd’hui. Les adultes d’aujourd’hui, aux prises avec des réflexions poussées sur le genre et la place de la sexualité, ont probablement été en partie élevés avec Herbert Leonard en fond sonore de leurs samedis soirs.

Pour autant, avec ce bagage éducatif, ces mêmes adultes interrogent leur rapport au sexe, à la féminité, à la virilité. Ces mêmes adultes rencontrent des difficultés conjugales, des paradoxes et des impasses. Ces mêmes adultes s’interrogent sur l’éducation à donner à leurs enfants, la question du genre des jouets, de la planète, etc. Avec un pied en 1987 et l’autre en 2020, le grand écart opéré demande une souplesse impressionnante. Il n’est donc pas étonnant que la relation intime soit à la fois un des sujets majeurs de notre société (comment faire l’amour ensemble? qu’est-ce que le consentement?) et aussi un des sujets les plus en souffrance de notre époque. Il suffit de regarder l’onde de choc qui nous frappe encore après les différents scandales sexuels, les mouvements de type #metoo, etc pour constater que la relation intime sort du placard pour être scrutée sous tous les angles. Décortiquée à l’extrême pour être comprise, la notion d’intimité est, plus que jamais, au centre de nos débats sociétaux – et parfois amicaux, familiaux, voire internes.

Et moi alors ? 

Comment s’étonner alors de la sensation d’envahissement que peuvent ressentir certains ? Ou des réactions d’indignation ou de rejet que l’on peut encore entendre ?

Quand je constate que toute une époque et une éducation sont remises en question, je ne peux que comprendre les réactions de type « on ne peut plus rien dire ». Je comprends la sensation d’impuissance, le côté démuni que ces réactions expriment.

Si je les comprends, je ne les cautionne évidemment pas. Il me semble évident que ne pas savoir comment faire autrement ne peut pas être une raison de continuer à perpétuer un système qui est très clairement en fin de vie.

La route est encore longue

Il s’agira donc pour chacun ou chacune de subir ou agir le changement – parce que celui-ci est en marche.

Mais en face de rouleau compresseur, et même pour ceux et celles d’entre nous qui y prennent part (ou souhaitent y prendre part), j’ai envie de rappeler l’importance de la bienveillance envers soi et les autres.

Il me semble inévitable d’être placé, parfois violemment, devant des paradoxes. Quand l’éducation, le système connu, qui a forgé nos idées, nos familles d’origine, nos fantasmes et nos repères vient heurter de plein fouet nos aspirations, nos valeurs, nos envies, il est humain d’être déboussolé. Parfois, ce choc mène à des incohérences, des difficultés à choisir, toutes légitimes.

Dans ces moments où le colosse vacille sur ses bases, une voie sage me semble être de ralentir, respirer, et laisser le temps au temps. Le temps en nous, et à l’extérieur de nous.

La route est encore longue mais Néanderthal, c’était hier.

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